Haro sur certains journalistes
J’aime beaucoup le métier de journaliste. Du reste c’est ma vocation ratée et mon fils est journaliste envers et contre toutes mes manœuvres – certaines de la plus mauvaise foi - pour l’en dissuader.
Cependant je dois avouer que beaucoup de journalistes déclenchent, tout particulièrement ces jours-ci, chez moi une furieuse envie de leur régler leur compte.
Avant tout il est utile de préciser que je suis conscient de généraliser et qu’il est fort probable que je m’attaque à des personnes qui ne sont journaliste peut-être que de nom ou de fonction mais ne sont pas « les » journalistes ».
Le premier de ces domaines est, on peut s’en douter, la campagne pour les élections présidentielles.
Vous suivez peut-être comme moi attentivement les émissions de télévision et de radio qui font leur choux gras des tables rondes et autres débats entre des journalistes qui sont supposés être des experts de la vie politique. Faute de débats à l’ancienne entre les candidats eux-mêmes on use et abuse de cette formule. Le présupposé de ces débats est que ces journalistes sont « objectifs » même si clairement on rassemble des représentants de diverses sensibilités qu’incarnent chacun des candidats comme si d’entrée de jeu on se méfiait de cette prétendue « objectivité » : premier hiatus. Et on leur propose de débattre sur des sujets qui sont presque toujours les « incidents » de campagne : La visite de Le Pen à Argenteuil, l’annulation de la rencontre de Sarkozy avec des « jeunes de cités » de la banlieue lyonnaise, la poignée de main de Royal à Hollande plutôt que le baiser comme à Delors, les ralliements à Bayrou ou les désertions des membres supposés naturels de son clan…, la réaction sympathique de Bové à son entartage, et j’en passe…, pour les sept autres. Mais que font nos experts journalistes ? Rapportent-ils des faits vérifiés après croisement de sources diverses comme la déontologie de cette profession le demande ? Non ! Ils pérorent, supputent, extrapolent, jugent avec le ton de ceux qui savent en utilisant la formule du sous-entendu qui voudrait en dire long. Et ils influencent – c’est le plus grave de mon point de vue.
Eux ne craignent pas d’être écartés comme l’a été Alain Duhamel alors même que leur parti pris pue à plein nez. Je ne leur reproche pas leur opinion : chacun a le droit d’en avoir une fût-il journaliste, je leur reproche de prétendre qu’ils la mettent dans leur poche et s’en départissent dès qu’ils sont à l’antenne.
Le second domaine dans lequel je reproche un manque de professionnalisme flagrant aux journalistes concerne l’affaire qui secoue une fois encore la communauté de mon village.
Cette affaire est terrible : un homme est mort assassiné il y a plus de quinze ans et son ou ses assassins n’ont toujours pas été confondus. On doit avoir en premier lieu une immense tristesse et de la compassion pour les deux camps en présence : pour celui des parents de la victime d’abord enfermés à tout jamais dans leur deuil mais aussi pour ceux qui sont accusés peut-être à tort tant que le procès n’aura pas permis de faire éclater la vérité. Sauf que les comptes-rendus des audiences ne se bornent pas à nous relater avec impartialité les échanges dans le prétoire ; il ne s’en publie pas un qui ne fasse aussi à grand renfort d’à peu près, le procès de toute une communauté et ne s’engouffre dans la facilité de la généralisation de l’opprobre à l’ensemble de la population du village. Là encore comme dans le cas des commentaires autour de l’élection présidentielle, on lit ou entend des phrases émaillées de sous-entendus qui ne se limitent pas à relater des faits et pour cause ! Ce que n’ont pas réussi à établir les gendarmes, les experts, les magistrats instructeurs, la Cour elle-même il y a quelques années, les journalistes ne l’ont pas mieux établi. Alors comme il faut quand même faire une page, on brode, on tente d’éclairer les alentours de l’affaire et tant pis si l’on suppute, si l’on se perd en conjectures et que par ricochet on jette la suspicion là où elle n’a pas à se trouver ; au risque de faire naitre des conflits là où il n’y en a pas ce qui permet de les dénoncer. Cela s’appelle de la manipulation. La seule phrase sensée que j’ai lue sur ce thème adjacent à l’affaire est celle qui remarquait que depuis quinze ans 50% de la population de la commune a été renouvelée.
Je réclame de la mesure, de la pudeur, du respect et aussi du courage : celui de s’attaquer à ceux qui n’ont pas fait leur travail au bon moment. Mais bien sûr il y a dans cette catégorie des gens dont les journalistes ont besoin pour obtenir leurs informations quotidiennes sur le braquage d’un supermarché, sur l’arrestation d’un réseau de proxénètes, sur le cambriolage d’une personnalité de la Baie des anges… alors on a plus de quitte à se draper dans le lieu commun, à élucubrer, à s’autoriser à penser comme le disait Coluche. Cela est aussi vrai des journalistes politiques dont beaucoup ne vivent que des miettes – souvent plus ! – qui tombent des bureaux des politiques qu’ils sont sensés « suivre ».
Cette situation de « je te tiens, tu me tiens par la barbichette » est pernicieux.
Toutes les professions mais encore plus celles qui sont de vraies vocations ont leurs exigences, celle de journaliste au premier rang. Alors soit on se borne à ne dire avec rigueur et sobriété que ce que l’on sait et que l’on a vérifié, soit on avoue que l’on ne sait pas et dans ce cas on prend les moyens d’investiguer en cherchant au bon endroit et non pas dans les poubelles d’à côté. Mais c’est souvent difficile et parfois risqué, comme d’afficher ses opinions lorsqu’on s’appelle Duhamel.



